La Victoire de Samothrace
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La Victoire de Samothrace
Sculpteur inconnu
200-185 av. J.-C.
Époque hellénistique
Marbre
Hauteur: totale : 5,12 m / statue : 2,75 m
30 tonnes
Date et lieu de la découverte : 1863 ; Samothrace, Sanctuaire des Grands Dieux
Exposition : Musée du Louvre, Paris (France)


Same84 & Apset
(Urban.act)
Artistes grecs
Port du Pirée, Athènes (Grèce)
La Victoire de Samothrace, c’est une héroïne dont on a perdu la tête mais pas le panache, figée au moment exact où elle surgit de la mer sur l’étrave d’un navire en pleine tempête. Autour d’elle, le temps a passé plus de deux mille ans, mais son entrée en scène reste digne d’un roman d’aventures antique.
Tout commence au tournant des années 200–190 av. J.-C., à l’époque hellénistique, quand les royaumes issus d’Alexandre se livrent des batailles navales à répétition et que les sanctuaires rivalisent de monuments pour remercier les dieux des victoires obtenues. Dans le sanctuaire des Grands Dieux, sur l’île battue par les vents de Samothrace, un commanditaire – sans doute un pouvoir lié à Rhodes – fait ériger un monument votif : une proue de navire de guerre, grandeur nature, sur laquelle la déesse Nike vient se poser pour proclamer la victoire.
L’aventure reprend brusquement en 1863, quand Charles Champoiseau, vice-consul français à Andrinople et archéologue amateur, débarque sur Samothrace avec plus d’enthousiasme que de moyens. Dans les décombres envahis d’herbes et de pierres effondrées, il tombe sur une aile de marbre, des pans de draperie, puis sur les blocs massifs d’une proue de navire, éparpillés comme après un naufrage ; il comprend qu’il a mis la main sur un monument colossal, mais la statue est en morceaux, enterrée, parfois retournée, comme si le temps avait mis un soin particulier à brouiller les pistes.
Les fragments quittent ensuite l’île à dos de mulet, puis en bateau, vers Paris : une odyssée logistique qui voit la déesse revenir sur mer, mais cette fois dans les cales d’un navire et non plus sur son pont d’honneur. Au Louvre, conservateurs et restaurateurs se lancent dans un travail de reconstitution presque policier : quelle aile va où, comment réassembler la proue, comment faire tenir ce colosse de près de 5,6 mètres de haut et d’une trentaine de tonnes sans savoir à quoi ressemblaient la tête et les bras disparus. Peu à peu, au fil des décennies, la statue remonte, la base est complétée, de petits fragments retrouvés plus tard sont intégrés, jusqu’à ce qu’on installe finalement la Victoire au sommet de l’escalier Daru, comme au bout d’une nouvelle traversée où le musée devient son sanctuaire moderne.
L’un des charmes de cette aventure est que, malgré toute cette énergie déployée, le « dossier » de la victoire célébrée reste ouvert : aucune inscription n’a livré le nom de la bataille, et les hypothèses se succèdent, du camp rhodien vainqueur d’Antiochos III à d’autres exploits navals aujourd’hui discutés. Les spécialistes comparent monnaies, reliefs, traces d’inscriptions et restes architecturaux, mais la statue résiste, comme si Nike refusait de se laisser enfermer dans un seul événement historique et préférait planer au-dessus de toutes les victoires maritimes du bassin égéen.
Anecdote savoureuse : Champoiseau a d’abord expédié la statue sans sa base de navire, qu’il ne fouillera et n’enverra qu’ultérieurement, si bien que pendant un temps la Victoire a flotté au Louvre sur un socle improvisé avant de retrouver sa proue, comme une héroïne de roman qui récupère enfin son vaisseau après avoir traversé les pages à pied.
Plus de deux millénaires après la première installation à Samothrace et plus d’un siècle après l’odyssée vers Paris, l’histoire fait un nouveau crochet par la Grèce, au Pirée, devant le gigantesque SILO dominant le port. Sur cette façade industrielle, Apset et Same84, deux artistes grecs issus du graffiti, entreprennent de hisser la même héroïne, mais cette fois en peinture murale, à une échelle qui parle le langage des cargos et des grues. Ils replacent Nike dans son élément naturel, au bord de la mer, au milieu des navires, comme si la boucle devait se refermer et que la déesse, après son long exil muséal, retrouvait enfin un port à surveiller.

Ludo
Artiste français
« Victory »
2016
Paris (France)
La Victoire de Samothrace, c’est un peu la déesse qui a tout misé sur le dos : plus de tête, plus de bras, mais des ailes si vastes qu’on les entend presque claquer dans l’escalier du Louvre. Ces ailes, ouvertes comme deux voiles gonflées par le vent, racontent à elles seules le final d’un vol héroïque, juste avant l’atterrissage sur la proue du navire.
Les sculpteurs ont traité chaque rangée de plumes comme une vague de marbre, ce qui donne l’impression que la déesse sort tout juste de la tempête, encore propulsée vers l’avant. Les ailes deviennent alors un substitut de visage : elles donnent le caractère de la statue, entre arrogance triomphante et élégance un peu théâtrale, comme si Nike disait “regardez mes réacteurs, le reste est optionnel”.
Cette disproportion est presque comique : le corps lutte contre le vent, le drapé colle aux jambes, alors que les ailes, énormes, semblent prêtes à redécoller à tout instant. On se retrouve face à un paradoxe : une figure lourde, solidement ancrée sur sa coque de pierre, tirée vers le ciel par un système de propulsion qui en fait plus que demandé pour une simple victoire navale.
Dans l’œuvre de Ludo, la même silhouette tronquée revient, mais tout change dans le détail : les ailes sont celles d’un papillon géant vert fluo, plaquées contre le mur comme un insecte mutant qui aurait adopté la déesse comme buste. Le contraste entre le gris classique du corps et la couleur agressive des ailes bascule la scène dans la science‑fiction : la Victoire devient créature urbaine, ni tout à fait humaine ni tout à fait animale.
Le bras droit, lui, n’est plus antique du tout : remplacé par un bras mécanique tenant ce qui ressemble à une arme, il transforme la figure en sorte de soldate augmentée. Ludo greffe ainsi sur le mythe ancien la question contemporaine de la technologie et de la violence : qu’est‑ce qu’une victoire, aujourd’hui, si elle passe par l’armement et la mutation du corps ? Ludo est un artiste français connu pour ses hybrides où la nature fusionne avec les machines, les armes ou les objets industriels. Fleurs‑armes, insectes‑robots, fruits câblés : son univers met en scène une “nature augmentée” qui semble à la fois victime des humains et prête à se venger. Dans cette “Victory”, il détourne la Victoire de Samothrace pour la faire descendre du musée dans la rue, en la transformant en papillon cyborg armé. Les ailes ne célèbrent plus une flotte gagnante, mais une métamorphose : celle d’un vivant fragile – le papillon – rendu gigantesque, agressif et résistant pour survivre dans le béton.