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L’Art fait le MurUN MUSÉE HORS LES MURS

Le musée  /  Renaissance

L’Annonciation, le Jardin des délices et Nora Simon

  • 1399

Rogier van der Weyden

Peintre flamand

(1399/1400–1464)

« L'Annonciation », v. 1440

Huile et tempera sur panneau, 86 x 93 cm

Le Louvre, Paris (France)

Jérôme Bosch

Peintre flamand

(1450 env - 1516)

« Le Jardin des délices  » 1490 -1500

Huile sur bois (chêne) , 220 × 386 cm

Musée du Prado (Espagne)

Nora Simon

Série « histoires doubles »

Artiste française

« Désir vivant au Nord »

9 juin 2023

Kreuzberg, Berlin (Allemagne)

Cette Annonciation, a connu des aventures dignes d’un roman flamand. Commandée par un marchand italien nommé Villa, de Chieri (près de Turin), elle décorait un retable dédié à la dévotion privée – en clair, c’était la version luxe du coin prière pour les gros commerçants du Nord. La scène se déroule dans une chambre de Marie digne d’un catalogue de décoration : lit monumental, parquet en damier, meuble d’orfèvre et lumière venue du Nord qui ferait pâlir la météo.

Mais, au-delà du confort, chaque objet lance un clin d’œil codé. Le lit nuptial ? Union mystique. L’aiguière ? Purification. La cheminée close ? Virginité, car rien ne sort ni ne brûle sans permission divine. Les oranges et la fiole traversée de lumière ? Allusion à la tentation et au miracle. Le lys, évidemment, c’est la pureté. Même le lustre à une seule bougie éteinte patiente poliment que le fils de Marie illumine bientôt le monde.

Côté style, van der Weyden est le roi du détail symbolique : tout est précis, lumineux (grâce à la technique de l’huile sur bois, alors en vogue chez les Flamands) et humain. Anecdote croustillante : la scène intègre, pour la première fois, la chambre directement dans le récit sacré, là où ses prédécesseurs préféraient les cours d’église ou les balcons célestes. Grâce à lui, chaque dévot peut imaginer la Vierge s’inviter dans sa propre maison… et le public flamand du XVe siècle s’en est délecté.

Entre ici, Jérôme Bosch, le plus grand des scénaristes du XVe siècle. « Le Jardin des délices », triptyque monumental, est à la fois un bestiaire loufoque, un pamphlet moral et, selon certains, le carnet de rêves le plus improbable de l’histoire de l’art. Dans le panneau central : nudité, gourmandise et inventions aussi étranges qu’amusantes – oiseaux géants, couples farceurs et fruits exubérants. Bosch n’hésite pas : le plaisir est un chemin glissant, menant de l’innocence au chahut puis à l’enfer grotesque, où tout le monde paie la note finale.

Ce chef-d’œuvre, chargé d’allusions religieuses, folies naturelles et piques contre les faiblesses humaines, passionne chercheurs et badauds depuis cinq siècles. Anecdote : certains y ont cherché des messages alchimiques, d’autres des partitions cachées (un musicologue a même retranscrit une petite fugue sur les fesses d’un damné !). Bosch, farceur ou prophète ? Le mystère demeure, et c’est ce qui rend la balade si savoureuse.

Nora Simon, quant à elle, s’amuse à faire cohabiter la rigueur flamande et la fête boschienne sur un même mur berlinois. Son collage « Désir vivant au Nord » plante un détail osé du Jardin des délices – un couple justement tiré de la folle sarabande de Bosch – dans la chambre bien ordonnée de l’Annonciation de van der Weyden. D’un côté, tout est ordre et mystère ; derrière le rideau, surprise : étreinte et fougue. La dévotion nordique n’est désormais plus à l’abri des désirs affleurants…

Non contente de troubler la Vierge et son ange, l’artiste pose la question : et si, même au pays du contrôle et des béguinages, le désir restait tapi dans le damier de la vie quotidienne ? Son humour visuel suggère qu’on a toujours le droit d’ouvrir le rideau, et que l’histoire de l’art se savoure aussi quand elle ose les mélanges les plus inattendus.

Van der Weyden fait du miracle une affaire de chambre, Bosch met le souk dans le paradis, et Simon rappelle à Kreuzberg que même le Nord a ses feux rouges… et pas seulement dans la rue.