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L’Art fait le MurUN MUSÉE HORS LES MURS

Le musée  /  Renaissance

Les lapins de Maerlant, Roa et Bordalo II

Focus sur un animal et un street artist :Roa et les lapins

  • 1340

Jacques van Maerlant

Artiste inconnu d’après

Ecrivain flamand

(1230 - 1300)

« Der naturen bloeme » (détail)

V. 1340-1350

Miniature

3,5 x 5,5 cm

Bibliothèque royale, Utrecht

(Pays-Bas)

Roa

Artiste belge

Lapins sur l'angle d'un mur

Juillet 2010

Mariannenplatz, Kreuzberg, Berlin (Allemagne)

Jacques van Maerlant n'était pas peintre, mais écrivain. Et pas n'importe lequel : au XIIIᵉ siècle, ce Flamand est l'un des grands passeurs de savoir de son époque. Alors que les ouvrages savants circulent surtout en latin, il choisit d'écrire en moyen néerlandais afin que les connaissances sur la nature deviennent accessibles à un public bien plus large. Son immense Der naturen bloeme (« La Fleur de la nature ») est considéré comme la première grande encyclopédie naturaliste rédigée dans la langue du peuple. Il ne prétend pas tout inventer : il adapte principalement le Liber de natura rerum de Thomas de Cantimpré, en simplifiant le propos et en le mettant en vers pour faciliter sa mémorisation.

La miniature présentée ici n'est donc pas de la main de Maerlant, mais d'un enlumineur anonyme qui illustre un manuscrit réalisé vers 1340-1350 dans la région d'Utrecht. On y voit deux lièvres – ou lapins, selon les interprétations – se faire face de part et d'autre d'un petit arbre. L'un semble porter une patte à son museau comme s'il chuchotait un secret, tandis que l'autre écoute avec un sérieux presque théâtral. Cette façon d'humaniser les animaux est typique des manuscrits médiévaux : il ne s'agit pas seulement de montrer la nature, mais aussi d'inviter le lecteur à réfléchir aux comportements, aux vertus ou aux travers qu'on lui prête. Dans Der naturen bloeme, les animaux sont autant des sujets d'observation que des prétextes à transmettre des leçons morales ou des croyances héritées de l'Antiquité et du Moyen Âge.

L'anecdote est savoureuse : Maerlant se voulait rigoureux et affirmait rapporter fidèlement ce qu'il trouvait dans ses sources. Pourtant, son encyclopédie explique aussi très sérieusement que l'autruche mange du fer ou décrit des peuples sans tête, avec les yeux sur les épaules. Ce mélange de savoir authentique, d'observation et de merveilleux résume parfaitement la science médiévale : une curiosité insatiable, mais encore nourrie de traditions anciennes.

Sept siècles plus tard, le Belge Roa reprend le lapin… mais il lui retire toute innocence. Sur un mur de Kreuzberg, à Berlin, deux lapins monumentaux se font face : l'un est représenté vivant, l'autre dévoile son squelette. Fidèle à son univers presque exclusivement animalier, Roa travaille en noir et blanc avec une précision anatomique remarquable. La vie et la mort cohabitent sur le même mur, sans effet spectaculaire, comme deux états inséparables d'une même existence. Le choix du lapin n'a rien d'anodin : animal prolifique, familier et vulnérable, il devient chez Roa le support d'une réflexion sur le cycle naturel plutôt qu'un simple sujet décoratif. Son œuvre s'inscrit dans un street art qui préfère la poésie silencieuse au slogan, transformant un banal pignon berlinois en immense cabinet d'histoire naturelle à ciel ouvert.

Arthur Fitzwilliam Tait (GB)

« Des lapis sur une bûche » 1897

Huile sur toile, 25,4 x 30,8 cm

MET, New York (USA)

Chaïm Soutine (BIEL)

« Le Lapin » V. 1924

Huile sur toile 73 x 36 cm

Musée de l’Orangeraie,

Paris (F)

Vincent Van Gogh (NL) Paysage avec lapins, 1889

Huile sur toile 32,5 x 40,5 cm

Van Gogh Museum, Amsterdam (NL)

Ridolfo del Ghirlandaio (I)

« Portrait d'une dame au lapin »

V. 1508,

Huile sur panneau 57,5 x 44,6 cm

Yale University Art Gallery, New Haven (USA)

Jean Siméon Chardin (F)

« Lapin mort et attirail de chasse » V. 1727

Huile sur toile 81 x 65 cm

Musée du Louvre, Paris (F)

Henri Rousseau (F)

« Le Repas du lapin » 1908

Huile sur toile 49,8 x 61,3 cm,

Barnes Foundation, Philadelphie (USA)

Désert de la Nation Navajo

Arizona

(Etats-Unis)

Le Lapin rouge, Cologne

Les lapins de Roa dissémés en Europe … et même ailleurs

Gand (Belgique)

(Allemagne)

Hackney road, Londres (Royaume-Uni)

Quartier de Praga, Varsovie

(Pologne)

« Lapin sur le dos »

East London, Londres (Royaume-Uni)

Doel (Belgique)

Bordalo II

Artiste portugais

« Half Rabbit » (Demi-Lapin)

Série :Big Trash Animals

Juillet 2010

Rua Guilherme Gomes Fernandes et Rua Dom Afonso I, Porto (Portugal)

Le lapin ne fait pas que détaler dans les champs : il galope aussi à travers l'histoire de l'art. Tour à tour symbole de pureté, gibier, vedette de paysages ou muse des street artists, il change de rôle au fil des siècles sans jamais perdre ses longues oreilles.

Au début du XVIᵉ siècle, Ridolfo del Ghirlandaio le confie aux bras d'une jeune femme. Oubliez le simple animal de compagnie : à la Renaissance, le lapin évoque la fécondité mais aussi la pureté. Un petit animal, un grand message. À l'époque, tout le monde comprend le code.

Deux cents ans plus tard, changement de décor. Avec Jean Siméon Chardin, le lapin finit à la cuisine. Suspendu dans Lapin mort et attirail de chasse, il devient pourtant le héros d'une nature morte d'une élégance incroyable. Chardin prouve qu'avec un peu de lumière, beaucoup de talent et un simple gibier, on peut réaliser un chef-d’œuvre.

À la fin du XIXᵉ siècle, le lapin retrouve enfin sa liberté. Arthur Fitzwilliam Tait le peint au cœur des sous-bois avec l'œil d'un naturaliste. Vincent Van Gogh, lui, le glisse presque en cachette dans un paysage d'Auvers-sur-Oise : quelques touches suffisent pour insuffler toute l'énergie de la campagne.

Puis viennent les artistes qui aiment brouiller les pistes. Chez Henri Rousseau, le lapin semble poser avec un sérieux imperturbable dans un jardin presque irréel. Chez Chaïm Soutine, c'est l'inverse : la peinture explose, les formes s'agitent, la matière frémit. Le lapin n'est plus seulement représenté, il est littéralement emporté par le geste du peintre.

Et puis, un beau jour, le lapin saute du cadre... pour grimper sur les murs. Roa a manifestement plus d'un lapin dans sa bombe. Il fait surgir des animaux gigantesques sur les façades du monde entier. Son noir et blanc, sa précision anatomique et ses formats monumentaux rendent ses œuvres immédiatement reconnaissables. Le lapin n'y joue plus un rôle symbolique : il reprend simplement sa place dans le vivant, immense, silencieux... et impossible à ignorer.