Marforio et Paul Watson
- 1er siècle


Marofio
Artiste inconnu
1er siècle apr. J.-C
Marbre
242 x 610 cm
Musées du Capitole, Palais Neuf Rome
(Italie)


Falco
Artiste français
« Free Paul Watson »
Août 2024
Annecy (France)
Le Marforio c’est cette vieille gloire de la sculpture romaine. Taillé dans le marbre, ce mastodonte de plus de six mètres de long représente un dieu-fleuve installé avec un calme olympien. Allongé sur le flanc, barbe majestueuse, muscles bien installés et drapé qui tombe avec élégance, il tient près de lui une urne d’où l’eau s’écoule : dans l’iconographie antique, c’est le signe classique des divinités fluviales. Marforio devait probablement appartenir à un ensemble décoratif lié à l’eau — fontaine monumentale ou décor urbain célébrant cette ressource dont Rome faisait une véritable démonstration de puissance grâce à ses aqueducs.
Mais Marforio ne s’est pas contenté de faire joli pendant deux mille ans. À partir du XVIᵉ siècle, il devient l’une des célèbres “statues parlantes” de Rome. Les habitants viennent coller sur lui des billets satiriques visant les papes, les cardinaux ou les autorités locales. Le principe est simple : on fait parler la statue. Souvent, les messages dialoguent avec ceux affichés sur une autre sculpture célèbre, Pasquino, comme une conversation grinçante entre deux blocs de marbre très au courant de la politique du moment. Autrement dit, Marforio passe du statut de dieu tranquille à celui de commentateur sarcastique de l’actualité.
En août 2024, à Annecy, le street artist français Falco fait ressortir ce vieux dieu de sa sieste millénaire. Sur un mur de béton apparaît la silhouette immédiatement reconnaissable du Marforio : même posture allongée, même torse monumental. Mais cette fois, la divinité tient un drapeau noir frappé du logo de Sea Shepherd. Le titre de la fresque — Free Paul Watson — donne la clé : l’œuvre s’inscrit dans le contexte de la mobilisation internationale autour de l’arrestation du célèbre militant écologiste.
Le dieu-fleuve lui ne ressemble plus seulement à une figure antique : son visage reprend clairement les traits de Paul Watson. Barbe blanche dense, cheveux longs, regard déterminé — la ressemblance saute aux yeux. Le vieux dieu des eaux devient donc une sorte de portrait mythologique du militant. C’est une transformation assez maligne : dans l’Antiquité, les fleuves étaient des divinités parce qu’ils faisaient vivre les peuples ; dans la fresque, celui qui défend les océans hérite littéralement du visage du dieu.
La technique du pochoir, typique du street art engagé, permet à Falco de reprendre fidèlement la sculpture tout en l’inscrivant dans un décor brut de béton et de graffiti. Quelques touches orangées dynamisent l’ensemble et brisent la blancheur classique de la figure. Résultat : une statue romaine vieille de deux millénaires se retrouve transformée en porte-drapeau écologique.
Et au fond, c’est presque un retour aux sources. Marforio servait déjà, à la Renaissance, à critiquer les puissants par petits billets anonymes. Cette fois, il n’a même plus besoin de papier collé sur le socle : il s’est levé — enfin, façon de parler — et il brandit directement le drapeau.