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L’Art fait le MurUN MUSÉE HORS LES MURS

Le musée  /  Rome antique

Mosaïque avec masques scéniques

Focus : masques

  • 2e siècle

Mosaïque avec masques scéniques

Artiste inconnu

IIe siècle apr. J.-C.

Aventin, Terme Deciane, Rome (Italie)

Blub

Artiste italien

Série « L’art sait nager »

Date inconnue

Amalfi (Italie)

Imaginez la scène : en 1824, dans une vigne bien tranquille de l’Aventin appartenant aux Jésuites, juste en face de l’église Sainte-Prisca, on déterre une surprise antique… une mosaïque ! Elle se trouvait pile à l’endroit où l’empereur Dèce Trajan (qui régnait au IIIe siècle) avait fait bâtir ses thermes. Intrigué et séduit, le pape Léon XII (1823-1829) décide d’adopter l’œuvre et de lui offrir un nouveau logement : la salle où vous la voyez aujourd’hui.

Alors, que montre ce petit bijou en tesselles polychromes ? Deux masques théâtraux posés comme s’ils prenaient la pose sur un coin de mur. À côté, deux flûtes appuyées paresseusement projettent leur ombre, histoire de donner du relief à la scène.

Le masque féminin affiche de grands yeux et une bouche béante : on l’imagine volontiers en héroïne de tragédies sentimentales. Ses longues tresses bouclées sont ceintes d’un joli ruban noué pile au milieu du front.

Le masque masculin, lui, n’a pas eu droit à la même douceur : joues ridées, nez écrasé, bouche disproportionnée, yeux exorbités… bref, le portrait hilarant de l’esclave comique. Pour parfaire le style, il arbore une couronne de lierre et de baies, clin d’œil au dieu Dionysos, patron des fêtes et père spirituel du théâtre grec.

Blub, artiste de rue anonyme qui joue avec masque et parfois tuba décide de redonner un coup de jeune au masque féminin qui conserve sa tronche d’ahurie.

Arnold Böcklin

(Suisse)

Bouclier avec le visage de Méduse

1897

Relief en papier maché peint diamètre 60,5 cm.

Musée d’Orsay, Paris (France)

Masque de Malinaltepec

300-500. Musée national d'anthropologie, Mexico (Mexique)

Christoph Hefti (Suisse)

World Mask,

2014. Laine et soie de différentes longueur, 100 noeuds, 305 x 220 cm

Masque de Nô, type « Hannya », Japon, époque d’Edo, 1650-1750.

Bois de cyprès polychromé et métal doré

23,5 x 16,7 cm.

Victoria & Albert Museum, Londres (Royaune-Uni)

Paul Fürst (Allemagne)

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle

1656

Gravure

Mascarade

Artiste français

Skatepark, Le Havre (France)

2022

Kashink

Artiste française

MUR, rue Saint-Michel,, Paris (France)

2019

Artiste inconnu

Baby in gas mask

Norwich, Norfolk, England, UK

Aéro Créaéro Décograff

Artiste français

Portrait du street artist War

Skatepark, Le Havre (France)

2022

Da Cruz

Artiste français

26 Quai de la Marne, 75019 Paris (France)

1970

On va faire un petit tour du monde du masque dans l’histoire de l’art, comme si l’on feuilletait un album de famille où chaque époque poserait avec un déguisement différent. D’un rituel mésoaméricain à un skatepark normand, on va voir comment ce simple accessoire, tour à tour sacré, médical, mythologique ou militant, sert toujours à cacher un visage pour mieux révéler ce que les sociétés préfèrent taire.

Tout commence vers le IIIe‑VIe siècle avec le masque de Malinaltepec, conservé aujourd’hui au Musée national d’anthropologie de Mexico. Ce visage stylisé, probablement porté lors de cérémonies, permettait d’incarner les divinités mésoaméricaines : on ne se « déguise » pas, on devient littéralement le dieu, ce qui donne d’emblée au masque un statut d’outil de métamorphose plus puissant que n’importe quel filtre numérique.

Bien plus tard, au Japon de l’époque d’Edo (XVIIe‑XVIIIe siècles), le masque de Nô de type Hannya représente la femme rongée par la jalousie, transformée en démon. Sculpté dans le bois de cyprès, peint et parfois doré, il semble figé, mais un simple basculement de la tête suffit à faire glisser le visage de la tristesse à la rage : preuve qu’un morceau de bois polychrome peut exprimer plus d’émotions que bien des acteurs en chair et en os.

Toujours au XVIIe siècle, en Europe cette fois, Paul Fürst grave la figure du médecin à masque à bec censé lutter contre la peste à Rome. Le long nez rempli d’herbes odorantes est supposé filtrer l’air malsain : le médecin devient un oiseau sinistre qui arpente la ville, à mi‑chemin entre savant, sorcier et personnage de théâtre. On a là un masque intégral, costume compris, qui rassure autant qu’il effraie et transforme la peur de la maladie en spectacle macabre.

En 1897, le Suisse Arnold Böcklin crée « Bouclier avec le visage de Méduse », un relief en papier mâché peint. Il reprend l’ancien gorgoneion grec, ce visage monstrueux placé autrefois sur les boucliers pour pétrifier l’ennemi, mais en fait un objet d’art à accrocher au mur : la protection magique se mue en décor inquiétant, parfait pour impressionner les invités tout en gardant un pied dans la mythologie.

Au XXIe siècle, le masque devient aussi tapis : avec « World Mask », Christoph Hefti compose un grand visage tissé en laine et soie, noué à la main au Népal. Le masque n’est plus un simple accessoire à porter, mais une surface à fouler, un portrait‑monde qui mêle cultures et savoir‑faire artisanaux ; il fait tomber le masque du génie solitaire pour montrer qu’une œuvre peut être le fruit d’une chaîne de mains anonymes.

Dans la rue, enfin, le masque change d’échelle mais pas de fonction. À Paris, Da Cruz couvre les piliers du canal de l’Ourcq de grandes têtes totémiques, entre influences africaines, précolombiennes et bandes dessinées : ce sont les nouveaux gardiens du quartier, versions graffiti des anciens esprits protecteurs. Au Havre, Mascarade peuple le skatepark de figures masquées aux couleurs vives, tandis qu’Aéro (Créaéro Décograff) peint un street artist encapuchonné et masqué, transformant la tenue de chantier en armure de guérilla créative. À Paris toujours, Kashink affiche sur le Mur de la rue Saint‑Michel un visage masqué multicolore flanqué de formes totémiques, manifeste pop pour des identités plurielles. Et la silhouette de l’enfant au masque à gaz, popularisée par des artistes de rue en Europe, condense nos angoisses contemporaines : l’innocence obligée de respirer à travers un filtre dans un monde toxique, image simple mais redoutablement efficace.